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Se dire arabe au Canada : un siècle d'histoire migratoire

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Wednesday, February 22, 2017

Houda Asal, titulaire d’un doctorat d’histoire soutenu en 2011 à l’École des hautes études en sciences sociales (EHSS)

Lorsque je me suis intéressée à la genèse de l’immigration arabe au Canada, j’ai constaté que si les « Arabes » suscitaient l’attention des médias, des sociologues et des experts, leur histoire, leurs identités et leurs actions politiques étaient très peu présentes dans l'historiographie. Au-delà de mon enthousiasme d’historienne face à des archives inédites, cette recherche voulait répondre à une question que je me posais moi-même et qu’on continue à me poser aujourd’hui encore : mais qui sont donc ces « Arabes » dont tout le monde parle? Qui est défini comme arabe, et qui se dit arabe ? Ces questions ont guidé la construction de ma thèse puis de l’ouvrage qui paraît aujourd’hui, intitulé Se dire arabe au Canada, un siècle d’histoire migratoire.

La construction d’une identité commune en contexte migratoire est donc l’un des fils conducteurs de ma recherche. J’analyse ainsi comment, pour ce groupe de migrants et ses descendants, originaires d’une même région (le Machrek, qu’on appellerait aujourd’hui le Moyen Orient) et parlant la même langue, le référent « arabe » est celui qui traverse toute la période étudiée (1880-1980). Tout au long de l’ouvrage, je montre néanmoins la complexité de ces usages, puisque ce n’est pas toujours la seule dénomination utilisée : selon les périodes, on constate une alternance entre le nom du village pour s’auto-identifier, les termes Syrien, Syrien-Libanais, Libanais, Moyen oriental, Canadien arabe, etc.  

Un deuxième fil conducteur résulte des travaux d’Abdelmalek Sayad qui m’ont beaucoup inspirée, et que résume cette citation si parlante : « exister, c’est exister politiquement ». L’objectif était de mettre l’accent sur l’importance, voire la nécessité, pour un groupe minorisé, de s’organiser collectivement pour faire valoir ses intérêts, défendre ses droits, et lutter contre la discrimination. Cet ouvrage est donc centré sur la visibilité de la minorité arabe dans l'espace public, à travers ses dynamiques organisationnelles, la formulation d'une parole collective, ses mobilisations politiques et ses interactions avec l'État canadien. J’essaye de montrer comment les stratégies de mobilisations politiques des organisations arabes ont été tributaires des réponses de l'État canadien, tantôt relativement bienveillantes mais orientalistes, tantôt hostiles et répressives.

Dans ce livre, le défi était pour moi de garder une masse documentaire suffisamment riche pour les spécialistes, tout en racontant une histoire vivante qui nous informe sur les rapports ambivalents entre colonisation et immigration, sur les liens entre État canadien et minorités, et sur des mouvements sociaux inscrits dans chaque époque, mais dont on ignore souvent l’existence. Cet ouvrage se lit donc comme un récit, avec beaucoup d’anecdotes, retraçant le destin des premières associations, églises et mosquées que ces migrants ont construites au Canada, le parcours de plusieurs aventuriers et militants fascinants, et le bouillonnement politique qui agitait le Canada et le Québec dans les années 1960-1970. Il raconte donc une partie de l’histoire du Canada à travers la trajectoire d’une minorité, sur une période d’un siècle.

Il faut rappeler qu’à leur arrivée au Canada à la fin du XIXème siècle, à l’instar de nombreux autres migrants, les personnes originaires du Machrek sont assignées à des catégories qui les maintiennent dans un statut d’infériorité. En plus d’être englobantes et discriminatoires, ces assignations entrent souvent en contradiction avec la manière dont les migrants se perçoivent eux-mêmes. C’est ainsi que les migrants du Machrek se retrouvent inclus dans la catégorie de « race asiatique », considérée comme particulièrement « indésirable » pour l’État canadien. À partir de 1967, la sélection migratoire fondée sur des critères liés à l’origine ayant été abolie, d’autres formes de discrimination et d’assignations (re)construiront une image négative de la population arabe au Canada, notamment des militants pro-palestiniens, soupçonnés de « terrorisme ». L’impact de ces catégorisations et leur effet performatif sur la construction de groupes minoritaires racisés dans l’histoire, sont d’autant plus complexes à analyser dans des nations coloniales qui se réclament aujourd’hui du multiculturalisme, comme la société canadienne.

Dans la conclusion de mon livre, et alors que j’ai entre temps élargi mes recherches aux nouvelles configurations du racisme, telle que l’islamophobie actuelle, je m’interroge sur l’évolution de la situation entre 1980 et nos jours. Sous l’impulsion d’une islamophobie nourrie par des facteurs géopolitiques mondiaux, couplée à des enjeux plus locaux, les populations dites « arabes » se sont retrouvées catégorisées comme « musulmanes ». On a ainsi assisté à la construction d’un « problème musulman » qui maintient ce groupe, dont les contours se sont élargis, dans un statut de minorité racisée, particulièrement stigmatisée. La question demeure, plus que jamais, de savoir comment ces groupes se perçoivent et se mobilisent dans toute leur hétérogénéité ethnique, religieuse et politique, alors qu’ils sont considérés comme suspects, représentant une « menace » extérieure et intérieure. 

Je souhaite que cet ouvrage redonne une voix et une dignité à ces migrants et leurs descendants, dont certains ont décidé de résister contre ce qu’ils vivaient comme de la discrimination et de l’injustice, pour eux comme pour leurs compatriotes restés au pays. Si l’amélioration de la condition globale d’un groupe minoritaire est toujours difficile à mesurer sur le temps long, j’espère que la connaissance de cette histoire fournira des outils pour relever ce défi. Je plaide aujourd’hui pour que les chercheur-e-s continuent à s’intéresser à la socio-histoire de toutes les minorités au Canada, pour comprendre la manière dont chacune est perçue et traitée, et comment elles choisissent de se présenter et de se mobiliser, tantôt seules, tantôt dans une convergence avec d’autres luttes pour la justice sociale.

Houda Asal est titulaire d’un doctorat d’histoire soutenu en 2011 à l’École des hautes études en sciences sociales (EHSS). Elle a poursuivi ses recherches à l’ERIS-CMH (Ecole Normale Supérieure à Paris), puis à l’Université McGill à Montréal, dans le cadre d’une bourse postdoctorale du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH). Ses champs de recherche portent sur l’immigration arabe au Canada, les questions de racisme, d’islamophobie et de discriminations plus actuelles en France et au Québec. Houda Asal est l’auteure du livre Se dire arabe au Canada : un siècle d'histoire migratoire, qui fait partie de la collection « Pluralismes », publié par les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2016.

 


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